Corto navigue en eaux troubles

Ils l’ont fait : place au nouveau Corto Maltese ! Comme un rempart fatigué des assauts, Corto est tombé à son tour au champ d’honneur des reprises. Corto est mort, vive Corto ! Les aventures du marin romantique renaissent vingt ans après la disparition de son auteur, Hugo Pratt, en août 1995. Il fallait s’y attendre : Bob Morane, Astérix, un jour Tintin. Qui sera le suivant ? Est-ce une fatalité réservée aux meilleurs héros de la bande dessinée ? A chaque résurrection, le débat se déchaîne. Doit-on laisser les légendes dormir dans leur tombeau de lauriers ou leur insuffler d’un coup d’édition magique une seconde vie improbable ? En attendant qu’une réponse satisfasse tout le monde, les éditions Casterman publient « Sous le soleil de minuit », mené au scénario par Juan Diaz Canales, connu pour son félin Blacksad, et Ruben Pellejero au dessin. Ces deux-là vénèrent Hugo Pratt depuis leur premier coup de crayon ; ils connaissent Corto sur le bout de leurs gommes. Mais cela suffit-il à redonner une âme à l’aventurier mythique ? Peut-on répliquer trait pour trait Corto sans la balafre du coup commercial en travers du visage ? D’autant qu’une première tentative avait avorté dans la douleur il y a quelques années.

Corto couv

Le Corto ne fait pas le Pratt

Nous sommes en 1915, dans le grand Nord canadien. Des espaces infinis qui auraient plu à Hugo Pratt. L’album s’ouvre sur les sempiternelles chamailleries de Corto et Raspoutine dont la seule présence suffit à rassurer les aficionados de la série.

Corto reçoit des mains de la nourrice de Jack London deux lettres de son ami journaliste et écrivain (London s’est en effet lié d’amitié avec Corto depuis l’album La Jeunesse, où le correspondant de guerre couvrait le conflit russo-japonais). Si l’une des lettres est destinée à Corto, l’autre doit être remise par notre héros à Waka Yamada. Cette ancienne prostituée, ex star de saloon, a aimé London pendant la ruée vers l’or. Reconvertie en militante contre la traite des blanches dans l’Alaska, elle est le personnage féminin central de cette aventure.

Pour la retrouver, Corto doit affronter de longues traversées, déjouer des personnages machiavéliques et se méfier de lui-même, comme toujours. Il rencontre ainsi une multitude de zèbres que n’aurait pas renié son créateur : les malfrats d’un syndicat japonais, des Inuits philosophes et désemparés, un docteur allemand très impoli ou encore un sanguinaire ci-devant fan de Robespierre qui manie sa guillotine à la chaîne. L’intrigue vous tourne la tête ? Normal… enfin presque. Le vertige est naturel parce que toutes les intrigues de Pratt procèdent de cet enchevêtrement de caractères et de péripéties. Mais dans cet album, le marin manœuvre en permanence dans une marmite du diable, qu’il affronte une tempête dans la mer de Beaufort ou qu’il file à l’anglaise sur un canot en déroute. Les aventures s’enchaînent sens dessus dessous au détriment du cœur du récit, faute de cette formidable poésie qui transpirait jusque dans les planches les plus silencieuses de Pratt. Les personnages sont peu approfondis et l’intrigue n’apporte rien au caractère de Corto. On peut regretter que les auteurs, tout en respectant les trames de l’œuvre originelle n’aient pas saisi l’occasion de la mettre à portée d’une jeune génération de bédéistes peu habituée à ces circonvolutions. Un joli fouillis qui peut rebuter comme il peut en charmer plus d’un.

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A jeter, le nouveau Corto ?

« Sous le soleil de minuit » ne se couchera pas au fond de la corbeille, au cimetière des BD qu’on lit une fois, mais pas deux. Tout d’abord, il faut saluer des auteurs qui reprennent rien moins qu’un mythe. De plus, cet album placé sous le patronage de Patrizia Zanotti, ancienne coloriste de Pratt et actuelle détentrice des droits sur son œuvre, a été sans doute soumis à un lourd cahier des charges. Rien de tel pour brider la fougue d’un scénariste…

S’il est chahuté dans les eaux troubles d’une reprise éditoriale, notre marin au long cours tient encore la barre. Chapeau à Ruben Pellejero pour les ambiances maritimes, les paysages et les mines tour à tour malicieuses ou patibulaires des personnages ! Tous les codes graphiques et narratifs de Corto sont respectés : les traditionnelles planches de quatre cases, les répliques existentielles, les ineffables mouettes et les postures nonchalantes de l’aventurier à la boucle d’oreille. Corto est aussi un homme de paradoxes : individualiste, il défend la veuve et l’orphelin ; solitaire, il place l’amitié au-dessus de tout. Des contradictions qui perdurent dans ce nouvel épisode, Corto restant insaisissable sous sa casquette. Les admirateurs du baroudeur seront comblés, ceux de Pratt peut-être un peu moins.

Allons Corto ! Puissent tes nouveaux parents te guider par la main dans ta nouvelle vie. Eternel passager du vent et des mers, nous suivrons tes aventures vers d’autres lieux, d’autres hivers, d’autres printemps…

Corto Maltese, Sous le soleil de minuit, Juan Diaz Canales, Ruben Pellejero, Casterman 2015, 16 €

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