Le spectre de l’ « Homo Sovieticus » hante le monde

Staline fascine et terrorise. Staline ne fait aucune différence entre innocent et coupable. Quand il appose sa signature sur le destin des hommes, son empreinte est fatale. Adorateurs, bourreaux, contempteurs ou innombrables victimes, Staline fusille à tour de bras, même l’espoir. A croire que le « Petit père des peuples » a un double totalitaire : le cœur pavé des bonnes intentions du communisme, l’âme dévoyée par le capitalisme satanique (un mal venu d’ailleurs). Tel un monstre de roman gothique,  le Géorgien à grosses moustaches et tunique militaire revient tous les ans hanter la planète. Histoire, littérature, cinéma… des œuvres fouillent le tombeau de Joseph Vissarionovitch Djougachvili, dit Staline. Même la bande dessinée soulève le couvercle de la nécropole soviétique. Avec une tragi-comédie jubilatoire, Fabien Nury, tsar toutes catégories du scénario, et Thierry Robin en Raspoutine rompu au dessin d’ambiance, mettent au goût du 9e art la vie du dictateur, ou plutôt sa mort qui fut l’une des plus hallucinantes de tous les temps. Les lettres ne sont pas en reste grâce à Svetlana Alexievitch, dont La Fin de l’homme rouge ressuscite les voix trop longtemps tues de ceux dont le stalinisme a ravagé les vies autant que troublé les consciences.

Toi aussi, Camarade lecteur, pleure la mort du grand Staliиe !

La-mort-de-Staline 1Staline n’a pas quitté la planète sous un ciel serein mais au milieu des purges et des complots. Bien qu’inspirée de faits réels, La mort de Staline, une histoire vraie… soviétique, campe une fiction jouissive déclinée en deux tomes aux éditions Dargaud (2010 – 2012). D’emblée, les auteurs préviennent « qu’ils n’ont guère eu besoin de forcer leur imagination, étant incapables d’inventer quoi que ce soit d’équivalent à la folie furieuse de Staline et de son entourage ». Le lecteur averti, pas question de tordre le nez à une vérité historique qui suffit en elle-même à planter le décor de l’ouvrage.

Le 26 février 1953, à Moscou, la Radio du Peuple diffuse le 23e concerto pour piano de Mozart. Enchanté par l’interprétation de la soliste Maria Ioudina, le dictateur en exige un enregistrement sur le champ. Mais diffusion en direct oblige, les musiciens doivent rejouer le morceau. Après moult atermoiements ubuesques, on donne le choix à la soliste de reprendre sa partition ou de se faire fusiller ; on réveille le chef d’orchestre en pleine nuit ; on grave le disque en catastrophe, et Staline reçoit enfin la galette au petit matin… pour tomber terrassé par une attaque cérébrale à l’écoute des premières notes. En quelques pages, la farce mortuaire se met en place. Averti du drame, Lavrenti Beria, ministre de l’Intérieur, ouvre le bal lugubre des caciques du Politburo : Beria, Malenkov, Krouchtchev, Mikoyan, Kaganovitch, Boulganine, Molotov, les bureaucrates s’activent, à la fois excités par cette opportunité subite, et démunis de constater que rien n’était prévu en cas de décès du tyran, partagés entre la terreur d’une élimination et l’espoir d’une succession à leur profit.

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On ne trouve pas de médecins : tous ont disparu à la suite du « complot des blouses blanches ». Dans une crise de paranoïa antisémite, Staline avait fait déporter ou exécuter les meilleurs praticiens du Kremlin… Tel un Frankenstein russe, le système stalinien se retourne contre son créateur, tandis que les réflexes de soupçons, dénonciations et conspirations secouent le premier cercle des apparatchiks. Aucune décision n’est possible sans une réunion au sommet. Pendant ce temps, l’homme d’acier agonise… dans sa pisse.

Sans que les auteurs aient à forcer le trait, les bouffonneries s’enchaînent, d’autant plus désopilantes qu’elles sont vraies. On devine le scénariste Fabien Nury s’amuser à chaque réplique sur le dessin élégant et expressionniste de Thierry Robin, reconstituant les visages à la perfection, et les scènes funèbres sur de grands aplats noirs… et rouges, évidemment.

Le tome 2 de La mort de Staline se penche sur l’organisation des funérailles et palpe La mort de staline 2l’attachement viscéral du peuple à son paternel tortionnaire. Le 9 mars 1953, jour des obsèques officielles orchestrées par Krouchtchev, c’est par milliers qu’hommes et femmes convergent sur Moscou en délégations spéciales. Des scènes d’adoration et d’hystérie collectives causent la mort de centaines de personnes, piétinées ou étouffées, voire canardées par les cordons de sécurité. Après plusieurs décennies d’abomination, les Soviétiques se lamentent sur leur maître défunt, couvert de leur propre sang.

Pour autant, La mort de Staline ne sature pas les événements par un tableau anti-communiste primaire. Le propos ficelé par Fabien Nury, génial funambule de la BD, trouve l’équilibre dans la prise de conscience de l’Histoire. Il offre au lecteur de prendre le même recul que dans Il était une fois en France, histoire vraie et romancée, où son héros, le richissime ferrailleur Joseph Joanovici s’écartelait entre Résistance et Collaboration pendant la Seconde guerre mondiale. Le Prix Château de Cheverny de la bande dessinée historique remporté par La mort de Staline en 2011 aura sans doute encouragé nos deux compères, qui récidivent cette année avec Mort au Tsar, un récit prometteur sur la révolution russe de 1905, dont on guette avec avidité la sortie du second volume dans les prochains mois.

La Fin de l’homme rouge, le roman de voix du malheur russe

« Seul un Soviétique peut comprendre un Soviétique », dit un anonyme dans le prologue du dernier livre de Svetlana Alexievitch, La Fin de l’homme rouge, couronné du prix Medicis Essai 2013. Au long de 500 pages de témoignages, l’écrivain biélorusse redonne voix au chapitre à ces ouvriers, cadres du Parti, militaires, anciens zeks, femmes au foyer, employés, enseignants, universitaires, brisés par les purges, dénonciations, déportations et tortures. C’est une longue procession de centaines d’heures d’écoute et de réécriture au plus près de la simplicité de ces témoins, qu’il a fallu rencontrer, convaincre et aussi rassurer. 500 pages de glace et d’effroi par ceux qui ont vécu l’enfer stalinien. 500 pages qui ébranlent la conscience du lecteur, même le plus endurci.

fin de l'homme rouge

Ces « Homo Sovieticus » qui semblent sortir d’un autre âge, étaient-ils les prisonniers d’une psychologie d’esclaves ou des croyants qu’aveuglait leur foi en un monde meilleur ? Depuis leurs campagnes, leurs usines, au fond d’une misère extrême, souffrant simplement de vivre, quelle vision différente pouvaient-ils avoir de Staline, l’infaillible généralissime tenant en échec la Wermacht dès 1943 ; puis trônant en héros national, ce génial architecte qui hissait en quelques années l’URSS au rang des premières puissances mondiales, redonnant confiance et fierté à un peuple en guenilles ? Peut-on seulement comprendre ces nostalgiques de leur régime cannibale ? Un homme raconte l’arrestation de son épouse, cadre du Parti. Lui-même déporté quelques jours plus tard, il perd toute trace de sa femme jusqu’à ce qu’il soit libéré après dix années d’internement. La veille de Noël, il apprend enfin le bannissement de sa compagne et son décès. Mais on lui rend sa carte du Parti, alors il retourne se mettre au service du pouvoir… Groggys sous les effets de la propagande, de la police secrète omniprésente, du culte organisé du Dieu Staline, de l’embrigadement, des privations et des souffrances de la Grande Utopie, mués en peuple des âmes mortes, les Russes semblent avoir signé leur arrêt de malheur pour l’éternité.

Chronique des gens ordinaires, La Fin de l’Homme rouge laisse aussi percer « le temps du désenchantement », comme le souligne le sous-titre de l’ouvrage. Car Staline disparu, tout ne passe pas du rouge au rose pour le peuple russe. La déstalinisation commence lentement et laisse les gens sans repères. Avec l’évocation des années Gorbatchev et Eltsine, les Russes expriment enfin leur terrible sentiment d’abandon. Qu’a-t-on fait de leurs années de sacrifices ? Le lecteur se trouve pris au piège d’un dilemme aussi intelligent que redoutable lorsqu’un vieil homme renvoie dos-à-dos le communisme et la société de consommation occidentale. Vassili Petrovitch N., 87 ans, membre du Parti communiste depuis 1922, fulmine : « Les hommes ont toujours envie de croire en quelque chose. En Dieu ou dans le progrès technique. Dans la chimie, dans les molécules, dans une raison supérieure… Aujourd’hui, c’est dans le marché. Bon, admettons, on va se remplir le ventre, et après ? (…) Mes petits-enfants me demandent : “ Tu y croyais vraiment au communisme ? Pourquoi pas aux extra-terrestres pendant que tu y es ? ”. Mon rêve, c’était la paix dans les chaumières, et la guerre dans les palais. »

La Fin de l’homme rouge pointe aussi au passage les racines idéologiques du pouvoir russe actuel. Issu lui-même du système stalinien, l’ancien lieutenant-colonel du KGB Vladimir Poutine n’a-t-il pas réhabilité l’hymne soviétique, muselé la presse et l’opposition, tandis que les bottes de l’Armée rouge résonnent depuis le printemps 2014 en Ukraine et en Crimée ? Poutine vise bien la reconstruction d’une URSS moderne, d’ailleurs il ne s’en cache pas.

Portée par le don de saisir chaque instant, chaque pépite de vie et de mort dans les paroles et les yeux de ces Soviétiques encore hallucinés, que Svetlana Alexievitch soit remerciée d’avoir porté à nos pensées suffisantes, par «ces milliers de détails d’une vie qui a disparu», la vérité injuste de ce peuple supplicié.

M.A.G.

La mort de Staline, une histoire vraie… soviétique, tome 1 L’Agonie (2010, 64 p., 13,99€), tome 2 Funérailles (2012, 60 p., 13,99€), Fabien Nury et Thierry Robin, éditions Dargaud.

La Fin de l’homme rouge ou le temps du désenchantement, de Svetlana Alexievitch, traduit du russe par Sophie Benech, Actes Sud, 544 p., 24,80 €.

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3 commentaires pour Le spectre de l’ « Homo Sovieticus » hante le monde

  1. claudegodfryd dit :

    Bravo Minette, excellent papier, comme toujours. Du temps, du stress et du jus de crâne, c’est la recette pâtissière de la réussite !
    Ton Nini impressionné et très fier.

    Date: Sat, 8 Nov 2014 10:30:11 +0000
    To: claudegodfryd@live.fr

  2. Ping : La voix du peuple russe nobélisée | Un oiseau sur la plume

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