Itinéraire austral d’un gonzo-dessinateur

Il y a trois sortes d’hommes, « ceux qui vivent, ceux qui meurent, et ceux qui vont sur la mer », selon Platon. Emmanuel Lepage ajoute une quatrième catégorie : les scientifiques partis étudier les îles australes que les populations locales ont fuies depuis près d’un siècle. Le dessinateur originaire de Saint Malo a accompagné pendant six semaines l’équipage du Marion Dufresne, le navire de ravitaillement des Terres australes et antarctiques françaises (TAAF).

Dans son dernier album, « Voyage aux îles de la Désolation », Emmanuel Lepage raconte la traversée tumultueuse vers les Kerguelen, et la rencontre avec ces savants exilés. Grâce à une amie journaliste à l’hebdomadaire « Le Marin » et son frère François, photographe, il s’est glissé parmi ces naturalistes, océanographes, ingénieurs, militaires, qui ont choisi de vivre la passion de leur métier sans possibilité de retour avant dix-huit mois.                Corps allongé, visage délicat, petit nez pointu et cheveux en bataille, Emmanuel Lepage en peignoir à rayures sert le petit-déjeuner à ses deux enfants dans son pavillon de banlieue. Entre café fumant et jus de fruit vitaminé, sera-t-il aussi à l’aise en cuisine qu’en cambuse ? Pressé de se décider en moins de vingt minutes par un appel téléphonique de son frère, il accepte de se lancer dans l’aventure australe. A la manière des gonzo-reporters des années soixante-dix, prêts à se faufiler parmi les motards cloutés les plus dangereux, notre Hunter Thompson des Mers du Sud va nous faire vivre de l’intérieur un périple artistique à la résonance humaine exceptionnelle. Le dessin inspire immédiatement la bienveillance à bord, et Emmanuel peut déambuler à son gré sur le navire que la main de la houle balance comme le berceau d’un nouveau-né. Quelques escales sont l’occasion de sympathiser avec la faune peuplée d’oiseaux rares, de manchots empereur et d’éléphants de mer, dont les museaux boudinés ne manqueront pas d’évoquer quelqu’un de connu au lecteur… En fin gonzo-dessinateur, on le voit de loin ou de dos, planté tel un épouvantail au milieu d’un champ de vaches marines, se mettant en scène sans jamais tirer la feuille de papier à lui. Venteux, froids, humides, inhospitaliers, ces archipels autrefois surnommés îles de la Désolation, méritent bien leur sombre sobriquet. Ironie transgénique de la nature: on apprend qu’à l’inverse de l’albatros que ses ailes de géant empêchent de marcher, celles des insectes se sont naturellement atrophiées ; les mouches se déplacent sans effort, posées simplement sur le souffle du vent qui expire sans jamais s’étouffer.

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L’album publié chez Futuropolis dépasse de loin la simple bande dessinée. Au long de ces cent soixante pages vous ne trouverez aucune planche traditionnelle. On pourrait rebaptiser l’auteur Emmanuel « Lapage » tant il sait les composer en sarabandes graphiques comme dans ses carnets de voyages sur le Brésil et l’Amérique, publiés en 2003 chez Casterman, ou dans « Les voyages d’Anna » aux éditions Maghen (s’il vous plaît) en 2005. Savait-il déjà qu’il se cramponnerait bientôt à son carton à dessins comme une bernique à son confetti de granit, et que son estomac danserait la gigue irlandaise aussi vite que ses pinceaux ? On suit avec une tendre admiration les crayons qui valsent, les feuilles qui s’envolent sur le pont glissant, la mouette qui chaparde le gobelet d’eau. Les vagues du jusant entrainent son poignet pour nous livrer de fascinants portraits de l’équipage et des scientifiques qui s’animent à mesure que l’aquarelle met son grain de sel sur les crayonnés. Il y a Pascal, le marin breton à la bouille fendue d’une raie du bonheur, Patrice, l’officier portuaire à la houppette, ou encore Pierre le commandant, avec sa tête de mari qu’on voudrait garder. « Femme de marin, femme de chagrin », tous ont laissé au port une fiancée dont les larmes glacent les dentelles.

Fusains, pastels, encres et lavis, la maîtrise technique de l’artiste impressionne. Ses rêves de gosse nourris à Stevenson, Jules Verne et Hergé, reviennent écumer la surface de son âme sans jamais faire de lui-même le personnage principal de l’histoire. Journaliste autant que dessinateur, il nous donne à voir ses émotions et découvertes avec une élégante sincérité. Pas de doute, le cerveau d’Emmanuel Lepage recèle encore de fameux reportages dans ses hémisphères de globe-trotter.

M.A.G.

Voyage aux Iles de la désolation, Emmanuel Lepage, Futuropolis 2011, 160p., 24€

A consulter :

– le site des TAAF : http://www.taaf.fr/spip/

– une vidéo somptueuse avec interview : http://www.dailymotion.com/video/xhlsw0_voyage-aux-iles-de-la-desolation-teaser-version-longue_creation

Images : Courtesy Futuropolis

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