La Pinacothèque tombe le masque

Photos : Claude Godfryd

Austère avec son église en péplum et parpaings, entourée de cabinets d’avocats, la Place de la Madeleine ne brille pas au firmament de la capitale. Surtout en hiver. Il pleut et rien n’est pire pour le moral. Au printemps, « La Madeleine » ressort ses charmes. Le premier sourire du soleil magnétise le chaland : restauration en terrasse, lèche-vitrine, Hédiard et autres luxes, emplettes chez Fauchon ; et sur la chaussée, le ballet des voituriers en livrée marron. Leurs casquettes à galon ne sont plus les seules à étonner les touristes, car depuis le 17 mars, ces couvre-chef anachroniques servent de faire-valoir à une affiche sur laquelle Corto Maltese pose à Venise dans les années vingt. L’immense portrait du marin aussi célèbre que sa casquette blanche, immaculée, illumine le quartier et communique à ses admirateurs parisiens des envies d’évasion secrète. A cet effet, blottie au bord de la Place, la Pinacothèque de Paris accueille jusqu’à fin août une exposition d’aquarelles et de dessins, sobrement intitulée « Le Voyage imaginaire d’Hugo Pratt ».

C’est la première fois que le musée accueille des œuvres issues de la bande dessinée dont la grande majorité provient de collections privées. On était donc en droit d’espérer que la BD recevrait à cette occasion la consécration qu’elle mérite. Hélas, dès la première salle, voilà que le directeur de la Pinacothèque s’étale dans un texte à la limite de l’acceptable : « Un créateur de bandes dessinées est-il un artiste ? », ose-t-il encore s’interroger. On pense à un papy qui, s’apprêtant à fêter son quatre-vingtième anniversaire, se rappellerait les illustrés de sa jeunesse. Poursuivons dans la même eau, un peu saumâtre : « La vraie question est d’ailleurs peut-être de savoir s’il a le même statut qu’un peintre ou qu’un sculpteur, alors même qu’il s’est rendu célèbre par une forme d’art industriel ou tout au moins grand public. » Manifestement Marc Restellini, puisqu’il s’agit de lui, considère la bande dessinée comme une sorte de « sous-art » (« mineur », peut-être ?) dont la reconnaissance, évidemment, ne va pas de soi. Loin de rattraper cette bévue, notre homme s’enfonce un peu plus en prétendant, grâce à son exposition, replacer Hugo Pratt « dans le bon Panthéon », comprenez, dans le panthéon des artistes et non des auteurs de BD, qui eux, n’en sont pas ! Et il ajoute avant que le masque tombe : « Notre musée n’a pas vocation à accueillir des expositions sur la bande dessinée, mais Hugo Pratt, en tant qu’unique artiste dans ce domaine ».  Exit donc les autres dessinateurs, tous de bas étage, les Spiegelman, Hergé et autres Cromwell, qui, de tous temps et de tous pays, ont fait ou font les grandes heures du 9e art.

Fort heureusement, le visiteur qui parvient à chasser cette introduction peu avenante, est rapidement envoûté par le génie narratif de Pratt. Douze albums de Corto Maltese, vendus à plus de 8 millions d’exemplaires, ont embarqué plusieurs générations de lecteurs dans les aventures du marin errant dont il contait si bien les histoires. De 1927 à 1995, né d’une mère vénitienne et d’un père franco-anglais, Hugo le métissé a changé de pays comme de crayon et fait du voyage la carte maîtresse de sa vie autant que de ses albums : la planète semblait trop petite pour l’auteur et son double dessiné. Est-ce pour la même raison – donner de l’amplitude « artistique » à ses dessins (qui ne le seraient pas assez)-, que la Pinacothèque expose des aquarelles en couleur d’un maître du noir et blanc ? Monsieur Restellini ne s’en cache pas, lorsqu’il affirme un peu plus loin, que Hugo Pratt, le dessinateur, est « aussi » un artiste, car aquarelliste… Mais laissons-là cette casuistique de peu de sens, et revenons à notre passion. Entré à la Royal Academy of Watercolour de Londres en 1959, Pratt confie sur l’un des murs de l’exposition : « J’aime l’aquarelle car elle est immédiate. Il faut être spontané et réussir tout de suite ».

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Réparties autour de six thèmes récurrents (les militaires, les villes, les Indiens, les femmes, les îles et océans, le désert), les aquarelles ne révèlent pas de nouvelle aptitude technique de leur auteur : on connaissait déjà son empreinte poétique, épurée à la limite du silence graphique. En revanche, ces nouvelles visions d’un Corto pigmenté font éclater la filiation confondante entre l’auteur franc-maçon et le héros franc-marin. Les thèmes choisis renvoient tous à un épisode ou à un élément de la vie de Pratt, une œuvre peuplée d’ombres, de jeux de miroirs, de rêves déguisés en fausse réalité. Des Peaux-Rouges hérissés de plumes sanglantes au visage pâle de Raspoutine, des femmes belles mais dangereuses – à petites touches érotiques – aux soldats sans pitié : un grand bal de personnages secondaires danse sur les mille facettes de la personnalité de Pratt, dissimulée derrière son héros, dont le nom signifie en argot maltais, « adroit de la main gauche ». Reflet du moi, point de passage entre le connu et l’inconnu, support initiatique, le masque de Corto offre à Hugo Pratt sa polyvalence déroutante et insaisissable. Coïncidence troublante – puisque faisant suite à l’annulation de l’année du Mexique en France -, les vitrines de la Pinacothèque devaient accueillir des pièces exceptionnelles, des masques mayas… La déprogrammation dans l’urgence aura-t-elle été la raison pour laquelle Marc Restellini n’a pas eu le temps de retirer son masque de docte conservateur, servant à un public de dévots un commentaire aussi épais qu’un brouet académique ?

Dans la salle des villes, Venise déploie son mystère en un déguisement déroutant pour perdre le visiteur dans ses ruelles meurtrières et ses passages secrets. On apprend que la grand-mère vénitienne du dessinateur l’a traîné dès son plus jeune âge dans les arrière-cours inquiétantes du vieux ghetto juif de la cité lacustre. Elle lui aurait dit : « Ne reproduis pas Walt Disney, dessine juste ce que tu as vu et ressenti aujourd’hui ».  Ressentir, c’est ce qu’ils font, les hommes et les femmes qui déambulent sur le parcours faiblement éclairé de l’exposition, propulsés d’un thème à l’autre par des couloirs sans transition. Soudain se produit une scène magique : un père explique à son fils, case par case, l’intégralité des 164 planches de « La Ballade de la mer salée », album de naissance du marin sans navire. Les aquarelles font soudain pâle figure à côté de l’œuvre originelle au crayon. Et s’il s’agissait-là du véritable trésor de l’exposition ? Car il y a du Stevenson autant que du Pratt dans cette histoire marine où le Maltais raconte qu’à défaut de ligne de chance, il s’en est taillé une lui-même au creux de la main.

Première rétrospective du père de Corto Maltese depuis celle du Grand Palais en 1986, l’exposition de la Pinacothèque ne manque pas d’attirer petits et grands aficionados de l’unique fresque littéraire de la bande dessinée. Et si l’on ressort de cette visite le cœur léger, avec une admiration profonde envers Hugo Pratt, ce n’est pas parce qu’il a « aussi » peint de jolies aquarelles, mais c’est parce qu’avec ces cent mille visages sortis d’une seule tête, son œuvre n’a pas pris une ride.

M.A.G.

Le voyage imaginaire d’Hugo Pratt, jusqu’au 21 août 2011, Pinacothèque de Paris, 28 Place de la Madeleine, Paris 8e, entrée 10€

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