Rendez-vous rue des enfants de coeur

A l’abri de la pluie et du vent, perchée dans une niche au-dessus du numéro 3bis de l’Impasse du baron Van Dick, une statuette de Vierge aux bras vides commente d’une douce « voix-off » les événements du quartier des moustachus. Les habitants ont été surnommés ainsi après qu’un garnement ait affublé une affiche de bébé Cadum d’une protubérante bacchante. Voici l’une des originalités de « Lydie », le dernier album de Zidrou et Lafebre publié aux Editions Dargaud (2010). Le scénariste belge et le dessinateur espagnol ont campé leur talent dans un village mitoyen de la France et de la Belgique aux alentours des années trente.

Orpheline discrète, ingénue mais appréciée de tous, Camille, une jeune femme d’une vingtaine d’années, habite ici avec son grand-père. Le malheur s’abat sur ce cœur simple lorsque sa fille décède dès la naissance. Elle voulait l’appeler Lydie. Le père de l’enfant ayant passé son chemin, Camille se retrouve seule face au vide béant du petit berceau, un abîme de l’âme si profond que la raison ne peut parvenir à le combler. Intervention divine, démence ou comédie, Camille rayonne à nouveau de bonheur lorsqu’elle annonce quelques jours plus tard que le Ciel lui a rendu son nouveau-né. Les habitants médusés mais solidaires décident alors de jouer le jeu de la poupée invisible. Après tout, on ne voit bien qu’avec le cœur…

Les deux auteurs confient s’être inspirés du voisinage de leur enfance, et, sans vouloir pincer la corde nostalgique, d’une époque de convivialité révolue. Les réflexions sur la vérité et la folie donnent à cette histoire toute sa place dans la prestigieuse collection « Long courrier » (éditrice d’albums de haute qualité à l’instar de « Là où vont nos pères »). Les risques du mensonge pimentent l’étonnante galerie des personnages secondaires : de la vieille commère médisante comme une vieille pie au conducteur de train surnommé « Papa Tchoutchou », du patron de bistrot au docteur Fabule « qui vaut toutes les pilules », cette cour des miracles tourne au jardin d’enfants. Les semaines passent, et Lydie grandit. On convainc le curé Alexandre, à grand renfort de bières pression, de célébrer le baptême, puis la maîtresse de l’accepter à l’école. Les adultes seraient-ils tous restés de grands enfants, la main sur le cœur ?

Evoquant les « Triplettes de Belleville », Lafebre sait jongler entre la douceur des visages et les hilarantes trognes. Ancien instituteur, le scénariste Zidrou, père de « L’élève Ducobu » et expert dans l’art de susciter les émotions nous ravit ici d’une narration qui oscille subtilement entre le drame et la farce. Anniversaires et visites médicales deviennent autant de prétextes aux situations cocasses, traitées avec tendresse par le dessin en ligne claire de Jordi Lafebre, déjà apprécié dans « La vieille dame qui n’avait jamais joué au tennis » (Dupuis, 2009). Si la douleur du membre fantôme n’est jamais loin dans la vie de Camille, le surréalisme garde toujours l’avantage sur la mièvrerie, et c’est l’humanité qui l’emporte. Les tons sépia de vieilles photographies humides et cornées servent parfaitement le récit, et l’on comprend alors que l’impasse du Baron Van Dick tient son nom du peintre belge Antoon Van Dyck, inventeur du procédé permettant d’obtenir ces tons bruns et ocres si caractéristiques.

Sensibilité et générosité irriguent l’artère de cet album à contre-courant. Mais on ne vous racontera pas la fin de l’histoire : ce serait inélégant. Sachez simplement que dans les dernières planches, le menuisier du village façonne de bois et de tissu une statuette de nourrisson pour la Madone à l’enfant perdu.

M.A.G.

Lydie, Zidrou et Lafebre, Dargaud 2010, 60p., 14,99€

http://www.dargaud.com/

 

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