Danse avec les ombres

605793495Chuuuutttt… Pas un bruit, vous risquez de réveiller des secrets de famille, ces mystères lovés dans les alcôves de vos aïeux, ces ombres portées traversant le temps avec un hululement sinistre pour revenir tourmenter leurs proies héréditaires. Dans « Essex County », superbe roman graphique signé Jeff Lemire, jeune dessinateur canadien autodidacte né en Ontario en 1976, trois séries de personnages se débattent ainsi contre les maîtres silencieux de leur destin. Publié en 2007 par Topshelf, une maison d’éditions indépendante, l’ouvrage a rapporté au story-teller des grands espaces les meilleurs prix outre-Atlantique : Will Eisner Awards, Harvey Awards, Doug Wright Award for Best Emerging Talent, enfin le Best Canadian Cartoonist en 2008 : un palmarès hors-du-commun qui l’a récompensé de ses années de travail acharné, alors qu’il dessinait en rentrant chez lui, éreinté après son service au fond des cuisines d’un restaurant de Queen Street à Toronto. Les éditions Futuropolis ont repris cette année une version française de sa magnifique sarabande rurale.

En pleine campagne canadienne, le village d’Essex County vit sous le sceau écrasant du secret. Tout commence avec Lester, un enfant timide. L’orphelin peuple sa solitude grâce aux histoires de super-héros des comics que lui a offerts Jimmy, le pompiste du village. Mais pourquoi interdit-on à ces deux-là de se voir ? Lou et Vince, deux frères joueurs de hockey sur glace, se sont éloignés définitivement après un étrange accident de voiture. Leur passé restera-t-il un ennemi supérieur en ombres, malgré toutes leurs tentatives de renouer contact ?  Enfin, la dernière partie de l’ouvrage nous raconte la vie  d’Anne, infirmière dévouée et compatissante, qui recueille au fil de ses visites des indiscrétions sur les misères et la grandeur de ses malades. Son refuge, elle le trouve au cimetière du village, sur la tombe de son époux. Dans le clair-obscur des croix alignées, elle vient lui parler de Jason, son fils. Ses confidences nous livreront les clés du récit, donnant sa cohérence finale à une fresque familiale puissante et originale.

Car Jeff Lemire maîtrise son œuvre à la perfection. Il distille dans chaque page un subtil équilibre entre les forces et les fragilités de ses personnages. Les rayons et les ombres des cases en noir et blanc offrent une danse émotionnelle d’une fine et rare brutalité. Le déhanchement des sentiments tient la virevolte des secrets révélés par la taille sans jamais faire claudiquer le récit. Les boîtes s’ouvrent peu à peu, et, de petits pas en arabesques, les vies se dénouent dans un insaisissable élan d’espoir. Même si les visages ridés et les corps tordus par l’âge sont dessinés sans concession, Jeff Lemire ne cède jamais à l’apitoiement. Le courant du passé familial de Lester, Lou, Vince et Anne entraîne leur être comme des mannequins de carton, mais leurs larmes résiliantes partent se jeter dans une mer de sérénité. A la manière des nouvelles de sa compatriote Alice Munro, Jeff Lemire compose de fortes ellipses imagées, au diapason des vastes plaines canadiennes, permettant au lecteur d’appréhender lui-même la profondeur du récit. Le dessin parvient à restituer les ambiances jusqu’à l’odeur des fermes, la moiteur des vestiaires, le bruissement des blés sous le vent chaud du soir. Les transitions entre les scènes, généalogies ou époques, sont confiées à une petite corneille qui survole poétiquement les quatre cent quatre-vingt quatorze pages de ce ballet universel partiellement autobiographique.

Jeff Lemire a précisément grandi à Essex County. Si l’essentiel de ses personnages relève de la fiction, il confie que c’est Lester,  l’enfant à la solitude onirique, qui lui ressemble le plus. Il reste en revanche muet sur sa propre histoire. Néanmoins le point commun des souffrances sondées au fil de ces différents destins, d’Essex County à Toronto, c’est le manque de famille, en particulier l’absence du père…Dans l’introduction à l’édition canadienne, le dessinateur Darwyn Cooke relie à juste titre Jeff Lemire aux « golden age cartoonists » et aux plus belles lettres du pays qui va d’un océan à l’autre. Il tient une place prépondérante dans la bande dessinée contemporaine aux côtés de Nate Powell, Hugo Pratt, ou plus au sud, l’argentin José Munoz. Après « The Nobody », libre adaptation de  « L’Homme invisible » de H.G Wells, et plusieurs publications dans la revue post-apocalyptique « Sweet Tooth », « Essex County » confirme que Jeff Lemire est un auteur majeur du neuvième art. De la noirceur de la vie et de son théâtre d’ombres, il sait faire jaillir la lumière. Eblouissant !
M.A.G.
Essex County, Jeff Lemire, Futuropolis 2010, 494p., 28€
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