Le vert était dans le fruit

Schuiten et  Peeters Souvenirs de l’éternel présent  SouvenirsCouv_0.jpg BD et  Illustration Schuiten et Peeters

Schuiten et Peeters ont l’habitude des changements de braquet synchronisés. Ils forment l’un des tandems-choc de la bande dessinée depuis plusieurs années et tiennent fermement le guidon de la série « Cités obscures » aux éditions Casterman. Urbaine et à tendance surréaliste, celle-ci s’est enrichie d’albums très variés depuis 1983, dont le fleuron demeure sans conteste « La théorie du grain de sable » que les deux compères ont publié en 2007. Réalisé en noir et blanc et au pinceau, cet album unit avec maestria des intrigues kafkaïennes à une esthétique à couper le souffle. Le duo récidive cette année avec « Souvenirs de l’éternel présent », une fable écologique issue d’un projet de film inachevé, né dans les années soixante-dix et conduit par Raoul Servais. Las, la servaisgraphie – procédé de l’inventeur du même nom permettant d’intégrer les acteurs à un univers graphique -, ne lui a pas permis de parachever cette œuvre fantasque. Malgré la collaboration de François Schuiten et de son crayon souple afin de re-concevoir les décors, le film a perdu définitivement tout espoir d’aller à la rencontre du grand public, après sa présentation au Festival de Gand en 1994. Et pourtant c’est bien le même procédé, mais inversé, à savoir l’intégration du dessin dans l’élément cinématographique, qui a contribué au succès du « Gainsbourg » de Johan Sfarr, le célèbre dessinateur.

Souvenirs de l’éternel présent Schuiten et  Peeters Souvenirs_planche5_0.jpg BD et Illustration Schuiten et Peeters

L’histoire de « Souvenirs de l’éternel présent » a cependant de quoi séduire. Dans une ambiance apocalyptique, un jeune garçon, Aimé, part à la recherche de son passé pour continuer à croire en l’avenir. Mais les lois implacables de l’éternel présent ont été promulguées à Taxandria, la capitale ravagée d’un pays imaginaire : l’écoulement du temps y a été banni. Il n’y a plus d’arbres, plus d’oiseaux,  presque plus rien ne bouge. Sans défense, l’enfant chauve incube des volutes cancérigènes. Il s’interroge : pourquoi se retrouve-t-il seul, sans parents, sans amis ? Pourquoi est-il l’unique élève de l’école ? Son professeur refuse de lui répondre. Les autorités politiques et religieuses musèlent  tout libre arbitre ou opinion personnelle. Mais Aimé, le mal-aimé, va découvrir dans une ancienne imprimerie un livre relatant la catastrophe écologique qu’on s’acharne à lui cacher…

Souvenirs de l’éternel présent Schuiten et Peeters  Souvenirs_planche3_0.jpg BD et Illustration Schuiten et Peeters    Souvenirs_planche2_0.jpg BD et Illustration Schuiten et Peeters   Souvenirs_planche1_0.jpg BD et  Illustration Schuiten et Peeters

Une fois de plus, les dessins signés Schuiten sont époustouflants : des envolées de colonnes antiques se déploient sans gêne dans un découpage qui fait la part belle à de larges cases (rarement plus de deux par page). Les décors d’une Alexandrie toxique, post-nucléaire et surréaliste, évoquent à la fois Enki Bilal et les tableaux de Magritte, sur fond de couleurs pastel, brumeuses et polluées. Malheureusement ce n’est pas le flacon qui fait l’ivresse. Et le chêne vigoureux d’un récit enlevé s’efface trop souvent derrière un marronnier au feuillage chétif. On ne peut que regretter que ce « conte vert » n’ait pas permis l’éclosion d’un scénario véritablement original, comme a su le faire par exemple en littérature Joel Egloff dans « L’étourdissement », traitant avec brio le même thème d’une planète empoisonnée. Certes, les bonnes idées ne manquent pas dans « Souvenirs de l’éternel présent », mais l’histoire peine à trouver un rythme, l’issue est sans surprise. Quand le braquet du scénario bloque dans les montées, le récit retombe rapidement dans la banalité. Le vert était dans le fruit du manque d’idées. Dommage, Schuiten et Peeters ne poseront pas, ce coup-ci, en écolo-warriors de la bande dessinée. La prochaine fois, peut-être…

M.A.G.

Souvenirs de l’éternel présent, Schuiten, Peeters, Casterman 2009, 80p., 19€

 

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