Séra – Histoire de fous

« Les folies sont les seules choses qu’on ne regrette jamais » (Oscar Wilde). Le dernier album de Séra, « Mon frère, le fou » publié aux Editions Futuropolis,  comblera d’émotion l’âme des lecteurs. D’origine cambodgienne, né à Phnom Penh en 1961, le dessinateur quitte son pays natal en 1975 pour la France. Titulaire d’un DEA d’Arts plastiques, il entre dès 1985 dans le milieu de la  bande dessinée. Ses albums précédents (« Impasse et rouge » chez Albin Michel en 2003, « L’eau et la terre » aux éditions Delcourt en 2005, ou encore « Lendemain de cendres » en 2007) plongeaient dans l’horreur des massacres perpétrés par les khmers rouges. A cette folie meurtrière et dévastatrice, Séra dans son dernier album préfère la douce déraison des sentiments. Conçu entre Plouhinec et Audierne, sur la côte déchirée du Finistère, et dédicacé en souvenir d’une histoire d’amour inachevée, l’album marque le lien privilégié que Séra a conservé avec la Bretagne, « source d’inspiration à travers ses côtes battues par les éléments ».

Les lames déferlent leur crinière d’écume et le vent de la mer souffle dans sa trompe. Gaël, le héros, est ligneur, c’est-à-dire pêcheur de bar, poisson dont la rareté tient à ce qu’il faut, pour le trouver, risquer sa vie sur les écueils de la pointe du Raz, sorte de cap Horn breton, l’un des coins de mer les plus dangereux au monde. Amoureux fou de la mer et du vent, son vague à l’âme de fond, son attrait de l’aventure, sa fusion avec les éléments l’emportent d’un irrésistible élan vers le large, riche en prestige, mais aussi en naufrages. Son père est mort là, sur les brisants tristement célèbres du phare de la Vieille. Depuis, sa mère restée en dehors du temps s’éclaire à la bougie et cloître son chagrin derrière ses murs de granit. Son frère Joël, ce bon à rien qu’elle veut déshériter, ligneur lui aussi et donc rival jaloux, se perd dans l’alcool dans un bar à marins, l’Escale, refuge des hommes blessés. Seule Flore, jeune femme de passage, semble lui porter quelque intérêt. Mais on s’abîme en l’amour aussi bien qu’en mer, et les récifs de la passion ne sont pas sans orages.

Enfin, si Gaël se laisse guider  par un fou de Bassan, c’est qu’il devient un frère de substitution, un compagnon de pêche, un discret confident. Séra a choisi cet oiseau, et non l’albatros ou un simple goéland, car il incarne à lui seul, grâce à la pureté de sa ligne et à sa folle technique de pêche, toute la noblesse des oiseaux marins de la côte bretonne. Et comme le remarque Yann Queffélec dans sa préface, « Avec Séra tout homme est frère, tout homme est fou, créature inachevée. Lui-même est à la fois Séra et Phou, tel est son nom complet ».

Avec leur trait brumeux et souple, leurs couleurs pastels comme véritables éléments narratifs, les dessins de Séra évoquent parfois les plus belles planches expressionnistes tracées par Enki Bilal dans Animal’Z. A l’instar de « Terre Neuvas » ou  de « Moby Dick », parus en 2009, « Mon frère le fou » vient faire pâlir les plus beaux romans graphiques, et nous rappelle qu’il faut un grain de folie pour bâtir un destin.

M.A.G.

Mon frère, le fou, Séra, Futuropolis 2009, 88p., 17€

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