Hugo, Zweig, Camus en bande dessinée : Madame la Littérature est servie !

Fâchée tout rouge, en pétard, Madame la Littérature, ressassant les querelles de clocher entre force évocatrice du texte et puissance attractive de l’image, toisait la bande dessinée, adolescente insolente et déloyale de surcroît. Or voici que depuis quelques années, l’immortelle tend la main à sa cousine hermaphrodite qui, sans rancune, en caresse chaque ligne. Longtemps pointé du doigt, taxé de divertissement à l’usage des ignorants, le 9e art s’unit aux lettres dans le lit d’un paradoxe. Plan marketing ou affinité sincère, coup de cœur ou relation fortuite digne d’un site de rencontre ? Ignorées ou honorées, les adaptations littéraires fleurissent comme lilas au printemps (en particulier les romans du XIXe siècle). Des écrivains contemporains, et non des moindres, reformatent leur plume. Convertis en scénaristes, ils proposent leurs récits aux dessinateurs. Fruits de cette alliance somme toute légitime, les biographies littéraires surgissent à leur tour en BD dans les années 2012-2013. Si la bande dessinée s’empare parfois d’une vie entière, s’érigeant en biographie illustrée comme dans Camus entre justice et mère, une autre en examine de plus près un aspect sensible (Les derniers jours de Stefan Zweig) ou en détourne un épisode pour construire une fiction à part entière (Victor Hugo, aux frontières de l’exil). Fil d’une existence tissé en intégrale ou chronique brodée dans l’imaginaire, voici la vie de trois écrivains entrés en bande dessinée.

 

Sherlock Holmes est à la mode, Victor Hugo aussi

Qui est le plus grand poète français ? « Victor Hugo, hélas ! », aurait répondu André Gide. Que l’on vénère le colosse des lettres françaises ou que l’on déplore ses ornements de style, reconnaissons que Victor Hugo n’a rien perdu de sa popularité. Gil et Paturaud l’illustrent. Ils ont choisi d’exploiter un événement funeste qui ne brisa pas l’œuvre cathédrale de l’auteur, mais bien au contraire, lui permît de tremper sa plume dans l’inspiration renouvelée du chagrin[1] : la perte précoce de sa fille Léopoldine, dix-neuf ans, noyée accidentellement en 1843.

Exilé à Guernesey, suite à son opposition au régime de Napoléon III, Victor Hugo décide de retourner clandestinement en France afin de mener en personne l’enquête sur cette disparition dont il doute qu’elle soit l’œuvre du destin. Traquant les indices oubliés, bousculant les témoins rétifs, sans omettre de rendre visite à l’une de ses nombreuses maîtresses, le voilà qui remonte la piste d’un batelier qui aurait saboté la quille du bateau sur lequel sa fille cabotait avec son époux le jour du drame. Aux détours de l’intrigue relevant des mécanismes du roman policier, les auteurs offrent une ballade romantique dans le Paris du Second Empire aux férus d’histoire, qui apprécieront de croiser dans les rues de la capitale l’Empereur et le célèbre Vidocq, et aux amateurs de littérature qui s’attendriront de retrouver un certain Gavroche. Néanmoins, si les personnages sont attachants, le synopsis manque parfois de piquant, tant le lecteur se doute depuis le début que l’écrivain-détective, d’indices en tractations, trouvera les réponses à son tourment.

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Le travail de documentation et la fidélité historique de ce premier scénario classent Ester Gil parmi les auteurs prometteurs de l’année 2013. Au dessin, Laurent Paturaud impose sa patte avec brio. Rien d’étonnant à ce que les prestigieuses éditions Daniel Maghen propulsent ce passionné du XIXe siècle à la cimaise de leur catalogue. Son trait classique et juste reste personnel grâce à la variété des cadrages. Mention spéciale pour la couverture de la BD inspirée du tableau de Caspar David Friedrich, « Le Voyageur contemplant une mer de nuages ». Victor Hugo, aux frontières de l’exil est conçu comme un voyage de Guernesey à Paris, au cours duquel le héros expérimente la recherche de la vérité dans l’abîme de sa vie sans Léopoldine. Entre deuil et combat, volonté de comprendre et refus de la perte, l’ouvrage campe le monument littéraire Hugo sur des pieds d’argile. Les écrivains, malgré la force de leur œuvre, sont des êtres fragiles. Il suffit pour s’en convaincre de se pencher sur la vie de Stefan Zweig.

Stefan Zweig, l’européen désespéré

«Dans un bon café de Vienne, on trouvait non seulement tous les journaux viennois, mais aussi ceux de tout l’Empire allemand, des français, les anglais, les italiens et les américains, et en outre les plus importantes revues d’art et de littérature du monde entier, Le Mercure de France aussi bien que la Neue Rundschau, le Studio et le Burlington Magazine.»

Cet extrait du Monde d’hier, dernier ouvrage de Zweig avant son suicide (le 22 février 1942), montre l’ancrage de l’écrivain dans la république européenne des lettres. Vienne est une partition ouverte sur la symphonie d’un continent en construction. Issu de la grande bourgeoisie juive viennoise, Zweig remporte un succès littéraire hors du commun dans les années 1920 et bien au-delà des frontières autrichiennes. Il fréquente les plus éminents intellectuels de l’époque : Romain Rolland, Walter Benjamin, Freud, Schnitzler… il s’éprend de Montaigne, se lance dans la biographie de Marie Stuart. Il voyage sans relâche, correspond avec toutes les capitales et réunit dans sa villa de Salzbourg un brillantissime microcosme culturel européen. Une aspiration à l’humanisme cosmopolite qui fait prendre conscience au lecteur de l’indécence de l’euroscepticisme dans lequel une certaine opinion contemporaine se complaît.

Au faîte de sa gloire d’écrivain, Zweig se brise à la Nuit de cristal. Le nazisme monte, on brûle ses livres à Berlin. Accompagné de Lotte, sa seconde épouse, il s’exile à Londres, puis aux Etats-Unis et enfin au Brésil.  C’est lors de son installation à Petrópolis que la BD Les derniers jours de Stefan Zweig plante son décor luxuriant, trempé aux aquarelles de Guillaume Sorel. Zweig espère un nouveau départ, mais la jungle brésilienne ne guérira pas la douleur de son esprit, portée à incandescence par la crise identitaire d’une judéité européenne impossible. Issu d’une biographie de Laurent Seksik, l’ouvrage se concentre sur le combat de Lotte pour sortir son époux de la dépression. Lotte se bat pour deux, mais Zweig renonce, il s’éteint de voir ses livres calcinés, ses amis déportés, son peuple et son avenir anéantis.

 

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Malgré la force poignante de ce destin, l’ouvrage peine à emporter l’émotion du lecteur qui se perd dans des scènes de détail ou dans le maquis des personnages secondaires. Les trois planches finales parviennent cependant à gercer notre cœur sur la fin tragique d’un astre en manque de lumière. Albert Camus n’a-t-il pas écrit dans Le Mythe de Sisyphe qu’« il n’y a qu’un problème philosophique vraiment sérieux : c’est le suicide. » Ensuite, commentait un brin caustique, un critique lucide, Angelo Rinaldi, « Ils ont des métiers, des maisons de campagne, et des enfants qui leur reprochent d’avoir laissé la question en suspens. »

Si Les derniers jours de Stefan Zweig a le mérite d’intéresser le public à l’un des écrivains les plus puissants de notre temps, si Victor Hugo aux frontières de l’exil fait frissonner le plus placide des bédéphiles, des trois ouvrages ici présentés, c’est Camus, entre Justice et mère qui remporte nos faveurs, hissant à son plus haut niveau la biographie littéraire en bande dessinée.

 Albert Camus : choisir sa mère

Camus entre justice et mère est une bande dessinée solaire et silencieuse, comme l’œuvre du plus « Humphrey Bogart » des écrivains français. Avec son chapeau et son imperméable d’inspecteur de police américain, qui mieux que Camus pouvait prêter sa silhouette à un dessinateur de bandes dessinées ? Il n’est pourtant pas question de crime, de revolver jeté dans une rivière ou de mallette de billets dans ce biopic tenu d’excellente main par José Lenzini, spécialiste de Camus, et Laurent Gnoni, illustrateur distingué de Paroles de la guerre d’Algérie. Publié aux éditions Soleil, c’était un signe des dieux, cet album du centenaire de la naissance de l’écrivain revient sur la citation la plus controversée de Camus, maintes fois reprise et déformée. Alors qu’un jeune Algérien l’interpelle lors de la conférence de presse suivant la remise de son prix Nobel, en 1957, et lui reproche de ne pas s’engager dans la lutte pour l’indépendance de l’Algérie, Camus réplique : « J’ai toujours condamné la terreur. Je dois condamner aussi un terrorisme qui s’exerce aveuglément, dans les rues d’Alger par exemple, et qui un jour peut frapper ma mère ou ma famille. Je crois à la justice, mais je défendrai ma mère avant la justice."

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D’une enfance algéroise et pauvre, aux honneurs d’un prix de littérature décerné au nez et à la barbe du dandy André Malraux, Camus entre justice et mère tourne les pages d’une vie de travail et de simplicité. La prouesse narrative d’une voix off qui ne se dévoile qu’à la fin de l’album, et un graphisme porté par la meilleure technique de composition, désignent le parfait équilibre du duo d’auteurs : Lenzini et Gnoni. Structuré autour du discours de Stockholm, l’album reconstruit l’œuvre de Camus sous l’angle de l’histoire de l’écrivain orphelin de père, et de la colonne fondatrice d’une mère muette et presque illettrée. C’est toute l’intelligence de cet ouvrage : résistant à la tentation de projeter chaque livre de Camus vers un épisode biographique, les auteurs ont compris que la vie de Camus éclaire son œuvre, et non l’inverse. Cette biographie dessinée porte le genre à son zénith. Entre littérature et combat, entre amour et terrorisme, entre mère et justice, Albert Camus avait choisi.

Fiction créatrice délicatement posée entre deux savoir-faire, la biographie en bande dessinée a su trouver sa place dans le paysage éditorial. En explorateur de la culture, nous n’écouterons pas les vaines sirènes d’un Finkelkraut[2] qui croit bon de jeter un art contre un autre, comme si la bande dessinée et la littérature étaient nées en sœurs ennemies, comme si le jazz devait se castagner avec la musique classique. Non : les arts rassemblent, unissent, et portent la pensée en lui donnant un langage. Qu’un cinéaste retrace le parcours d’un peintre, ou qu’un dessinateur anime la vie d’un écrivain, ces ponts des arts offrent autant de passerelles entre les créations et leur public. Au diable les lourds cadenas qui menacent d’entrainer les ouvrages vers le fond. Quant à Victor Hugo, Stefan Zweig, et Albert Camus, trois écrivains exilés victimes de l’Histoire, qu’on les publie aujourd’hui en livre ou en bande dessinée, quelle importance ? Le temps ne momifie pas l’œuvre des géants.

M.A.G.

[1] Voir notamment le recueil de poésies Les Contemplations, publié en 1856.

[2] Voir par exemple : http://www.lejdd.fr/Culture/Actualite/Les-oeilleres-de-Finkielkraut-97480#

 

Diane Galimard Flavigny grimée en Camus

Diane Galimard Flavigny grimée en Camus

 

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L’acrostiche accrocheuse

On ressent, à la lire, une douce attirance…
Si douce, qu’on se révélerait avec confiance…
Abordant divers sujets aux hasard des errances.
Jusqu’où ne faudrait-il pas aller ? Là est la question !
On peut parler Bandes dessinées sans modération…
Hormis le 9ème art, elle a d’autres prédilections,
Sur un lutrin se trouvent posées diverses partitions,
On devine plus d’un talent pratiqués avec excellence,
N‘y a-t-il aucune limite à toutes ses passions

Merci à Bdpendant, le plus chaleureux des posteurs BDGest’ !

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Delirium récompensé au festival Etonnants Voyageurs de Saint-Malo 2013

Creepy

La Bretagne qui s’y connait en Graal, druides et autres fées de Brocéliande, a décerné le Grand Prix de l’imaginaire au label Delirium pour ses deux anthologies horrifiques, "Eerie" et "Creepy".

Spécialiste de l’édition en France de comics publiés à l’étranger, notamment anglo-saxons, Delirium poursuit son ascension débutée en 2011 avec la parution de  "La Grande Guerre de Charlie", sélectionné à Angoulême en 2012 (voir nos articles sur ce blog, dans la catégorie 14-18).

EerieDe l’enfer des tranchées aux magazines d’horreur qui donnèrent le frisson entre 1964 et 1983, Laurent Lerner et son associé Serge Ewenczyk mènent leur sauvetage sous les décombres de l’oubli, là où d’autres trésors comptent sur leur flair pour les «désensevelir». Portés par le vent breton tels des fous de Bassan dopés à l’ergot de seigle, nul doute que nos deux oxygénateurs de mémoire aspirent à voler vers de nouveaux succès. Rond ou carré, chapeau bas les artistes !

Le label Delirium : http://www.labeldelirium.com/

Le festival Etonnants Voyageurs : http://www.etonnants-voyageurs.com

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Quand la machine de guerre boite, les Tommies trinquent

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Galvanisé par la sortie du premier volume que le Festival d’Angoulême a sélectionné, le label Delirium poursuit la publication inédite en France de Charlie’s War, feuilleton qui fit le succès du magazine Battle dans les années 1970. Engagé volontaire à 16 ans, Charlie Bourne confronte son humanité et sa candeur à l’offensive douteuse et coûteuse en hommes que l’armée anglaise lance en juillet 1916. Quelques semaines après avoir tiré son premier coup de feu, Charlie, bête de Somme, est devenu un vétéran avant l’heure et ne veut plus jouer au petit soldat. Rebelle, il doute de son propre camp face à l’inconcevable brutalité du commandement.

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La révolte transpire des uniformes lorsque Charlie refuse de participer au peloton d’exécution du lieutenant Thomas, condamné à mort pour avoir quitté des positions intenables afin de sauver la vie de ses soldats. Charlie et Ginger subissent alors la "punition de campagne numéro un" dont la cruauté le dispute au sadisme de la police militaire. A petits pas, le scénariste Patt Mills nous conduirait-il sur le chemin de la mutinerie de 1917 sur la base anglaise d’Etaples ? Seule l’apparition des tanks, surnommés par les Allemands "machine de terreur" ou "carrosse du diable" redonne un peu d’ardeur aux troupes. Scénario et dessin plus haletants que jamais, La Grande Guerre de Charlie enfonce ses ongles d’acier dans la chair de la vérité humaine, celle de 14-18.

M.A.G.

La Grande Guerre de Charlie, volume 2, Pat Mills et Joe Colquhoun, Editions Delirium 2012, 114p., 19,50€

Article publié dans Actualité de l’Histoire n°10

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Muñoz fête le 70e anniversaire de l’Etranger

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Les deux frères d’art et d’exil, Albert Camus (natif d’Algérie) et l’Argentin José Muñoz, mêlent dans un beau livre le sang de leur encre et scellent une version de grande classe de l’Etranger.Le soleil inondant leurs pays d’origine et leurs identités au-delà des frontières ont tissé un lien de parenté artistique qui enlace leur talent comme une évidence. José Muñoz n’a-t-il pas vu le jour en 1942, l’année de parution de l’Etranger ? Ne fêtent-ils pas en commun l’anniversaire de leurs 70 printemps en 2012 ? Les éditions Futuropolis, filiale de Gallimard – qui publia en son temps les romans de Camus -, profitent de cette occasion pour raviver les souvenirs. Albert Camus entre dans la légende en 1957, lorsqu’il reçoit le prix Nobel de littérature pour l’ensemble de son œuvre. Dans les années 1970, José Muñoz, immigré en Europe pendant la dictature militaire de Videla, trouve alors dans l’Etranger des repères à son exode.

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Pour le meilleur, Futuropolis les unit dans un creuset où le trait de Muñoz se fond avec le chef d’œuvre de Camus. Les dessins en noir et blanc apposés comme des négatifs de photographies solarisées embrasent le papier du soleil ardent de l’Algérie et projettent en pleine lumière l’absurdité de la condition humaine. La figure ravinée du héros, l’étranger à lui-même, Meursault, s’inspire du physique de Camus. Les ombres profondes de Muñoz offrent un écrin à la solitude des personnages.Seul le juge prononçant la peine capitale présente un visage immaculé de blancheur mortuaire. L’intelligence graphique de Muñoz et le génie littéraire de Camus fusionnent dans cette réédition exceptionnelle que Gallimard et Futuropolis encrent à jamais dans l’histoire de la littérature et de la bande dessinée.

M.A.G.

Article publié dans Actualité de l’Histoire n°11.

L’Etranger, Albert Camus, José Muñoz, Futuropolis 2012, 144 p., 22€

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La double peine d’un fils de déporté

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En couverture de l’album, un jeune homme marche d’un bon pas sur une gigantesque calotte de déporté en forme de piédestal, son carton à dessins sous le bras, comme s’il sortait d’Auschwitz, dont l’ombre sinistre raye l’horizon. Dans Deuxième génération, Michel Kichka tourne les pages d’un album de famille où son père, Henri, survivant des camps, reste à jamais prisonnier de la Shoah. Bien plus que son épouse, la Shoah demeure la compagne totalitaire d’Henri, celle qui gouverne sa mémoire, ses pensées et ses actes, celle qui s’interpose entre lui et le monde, entre lui et ses quatre enfants. Alors, quand le temps s’arrête le jour d’une arrestation et qu’un traumatisme bloque les fonctions psychiques pendant trois années d’internement, qui aura l’affront de reprocher à Henri de tout mesurer à l’aune de sa souffrance?

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A cause de l’indicible, impossible à transmettre, Michel Kichka a subi avec ses sœurs et son jeune frère bientôt suicidé, la double peine de n’avoir pu s’épanouir dans les nécessaires révoltes à l’autorité familiale. Pour ne pas faire souffrir ses parents, il s’est tu. Avec Deuxième génération, après dix ans d’hésitation, l’illustrateur et professeur aux Beaux Arts de Jérusalem, ose tirer les fils de sa propre résilience. D’un trait lucide et tendre, portant à la lumière les non-dits d’une Shoah métastasée aux quatre coins de son existence, Michel Kichka se réapproprie son passé. Un chef d’œuvre !

Claude Godfryd

Deuxième génération, ce que je n’ai pas dit à mon père, Michel Kichka, Dargaud 2012, 104p., 17,95€

Article publié dans Actualité de l’Histoire n°9

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Deux âmes soeurs dans la Grande Guerre

Croyait-elle que le Seigneur la protégerait des shrapnels allemandes ? Elle savait pourtant que sous un déluge de fer et de flammes, un carré de missel offre un abri bien dérisoire. Infirmière volontaire de la Société de Secours aux Blessés Militaires, en 1916, Sœur Isabelle des Martyrs de la Foi a le courage, comme tant d’autres siamoises du Bon Dieu, de quitter l’enceinte protectrice de son cloître afin de s’exposer aux dangers de la Grande Guerre. Par charité, par patriotisme, par compassion, par désir de se rendre utile et parce qu’elle porte en elle l’amour de son prochain, elle monte en première ligne pour soulager les souffrances des blessés… ou les aider à mourir. Maigre pansement sur les plaies à vif des tranchées. Ce vain sacerdoce qu’elle partage avec Louis Bouteloup, médecin major du service de Santé des Armées, liera indéfectiblement leurs destins. Affecté à l’ambulance hippomobile n°13, Louis reçoit dès le premier jour un double baptême du feu en tant que diplômé et officier.

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Par un froid à fendre pierre, Louis et Isabelle se rencontrent dans un cimetière. Que leurs visages sont lisses et frais, ne portant pas encore les cernes qui noircissent les traits des combattants. La cornette de Sœur Isabelle rehausse l’éclat de ses yeux clairs. Louis, qui tente de dissimuler ses angoisses de guerrier débutant, se donne de l’assurance par une barbichette rousse qu’encadrent de légers favoris. Le manteau de neige qui couvre les tombes et les croix a la blancheur aussi immaculée que le silence. Mais un bombardement ne laissera pas le temps à nos deux belles âmes d’échanger un coup de foudre. Si chacun a reconnu en l’autre la volonté de faire triompher la vie sur le champ de bataille, c’est surtout le besoin de lutter pour sauver des pauvres bougres qui les anime, pas la soif de combattre l’ennemi. Un tel péché d’humanisme se paie cher en ces quatre années de conflit total. Accusé de trahison pour avoir pris langue avec le lieutenant prussien Pfeifferberg et conclu une heure de trêve afin que les brancardiers rapatrient dans leur camp les petits restes de vie qui résistaient encore, Louis Bouteloup est mis aux arrêts de rigueur. Il ne sortira de prison que grâce aux amitiés politiques de son député de père, et par l’intercession de Sœur Isabelle auprès du commandant Garnier.

Dieu s’éloigne un peu plus chaque jour des tranchées. Malgré leur attirance meurtrie, Louis et Isabelle sont sœur et frère de lait nourris au sein de la guerre : ils pansent, désinfectent, anesthésient, raccommodent, amputent, soulagent. Quand un soldat s’en tire, ils échangent un regard complice, rare éclipse d’humanité dans cet univers barbare. Sœur Isabelle, qui avait prononcé ses vœux pour échapper aux contingences d’ici-bas, risque de dénouer les liens de sa vocation pour s’attacher définitivement aux amours bien terrestres du médecin major. Ainsi s’écoulent les sentiments interdits et les jours sombres au poste de l’Ambulance 13, qui donne son nom aux deux albums magistraux publiés par Grand Angle. Alliant un dessin classique à des textes millimétrés au bistouri, les auteurs Cothias, Ordas et Mounier rendent un élégant hommage au dévouement des services de Santé ainsi qu’à la majorité martyre qui faisait la guerre sans la désirer. Brillamment adapté du roman écrit à quatre mains par les deux scénaristes Cothias et Ordas, le prochain tome de L’Ambulance 13 nous dira si les âmes sœurs finissent par se trouver quand elles savent s’attendre.

M.A.G

L’Ambulance 13, T1 et 2, Cothias, Ordas et Mounier, Editions Bamboo/Grand Angle 2012, 13,50€.

A lire  : "1914-1918 : combats de femmes – Les femmes, pilier de l’effort de guerre", notamment le chapitre consacré aux infirmières (Les anges blancs : naissance difficile d’une profession féminine), Dirigé par Evelyne Morin-Rotureau, Editions Autrement.

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